1917

dimanche 2 février 2020


PAR EMILY

Avis: cet article contient des spoilers.

LE FILM AVAIT déjà commencé quand nous sommes arrivés. La caméra suivait deux soldats dans les tranchées. Je ne savais pas lequel était le héros. Ils étaient pressés. Ils étaient chargés d’une mission. Un message à porter au front. Celui devant s'était porté volontaire. Celui derrière ne voulait pas la faire. Celui devant, que j'ai baptisée Babyface, voulait sauver son frère. La seconde qu’il monta l’échelle, naïvement, impulsivement, sans regarder devant, je savais que ce serait celui qui mourrait, tandis que le second, survivrait. J’en suis devenue certaine dès le moment où ce dernier s’est piqué sur le barbelé. Le sang est le prix de passage à payer dans un conte de fées, et ce film donne l’étrange sentiment qu’à tout moment on pourrait débusquer devant le réverbère de Le Lion, la Sorcière et l'Armoire Magique de C. S. Lewis.

Une ferme au bout d’un champ de mines, intouchée par la guerre. Le chant d’un choriste-soldat dans la forêt comme invitant à un festin d’elfesLa nature – l’aube, le chant des oiseaux, le gargouillement des ruisseaux, le vent dans les arbres – qui poursuit son cours malgré la cruauté des hommes. De la musique d'orchestre qui gonfle et qui s'envole et qui ressemble à de l'espoir. Et le plus extraordinaire : un simple acte de gentillesse, donner à boire.

« La guerre dans notre univers collectif est un pays lointain, imaginaire. »

J’étais dérangée de voir autant d’éclats de tendresse dans un film sur la Première Guerre Mondiale. C'était surréel de voir l'un exister aux côtés de l'autre. Je suis conditionnée à penser que lorsqu'il y a la guerre, tout le reste s'arrête. Je suis de l’Amérique. Nos écoles ne nous enseignent pas l'Holocauste américain. La guerre dans notre univers collectif est un pays lointain, imaginaire. Elle ne fait pas partie de ce monde où le soleil se couche et se lève. Elle ne vire pas à l’envers les rues et les maisons que je connais. Quand nous pensons à nos guerres modernes, nous imaginons des batailles rangées, nobles et courageuses. On dit à ceux qui reviennent, merci pour votre service, alors que nombreux vétérans ne trouvent plus qu'elle vaut plus la peine.

Tolkien a écrit Le Seigneurs des Anneaux comme échappatoire à la Première Guerre Mondiale. Un « retour » à un temps mythique, pré-industriel, où la distinction entre le Bien et le Mal était aussi claire que la différence entre un homme et un orc. Si j'avais pu changer quelque chose à 1917, c'est que pendant que Babyface meurt, qu'on lui raconte une telle histoire pour le distraire. Du genre de la dernière bataille dans Le Retour du Roi où les mares de cadavres sont le Marais des Morts et les Allemands des créatures capées parlant une langue noire. Une guerre dans laquelle Lance Corporal Tom Blake (Babyface) avec ses idéaux de chevalier blanc aurait été le héros. Une guerre que l'on saurait expliquer pourquoi nous la faisons. 



Couverture: Frederick Varley. For What? Musée canadien de la guerre, Ottawa.

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