Émilie ne sera plus jamais cueillie par l'anémone

mercredi 24 février 2021


ÉMILIE N'EST PAS LA VRAIE HISTOIRE
de la poète américaine — « vielle fille »
vêtue de blanc en haut des escaliers 
« cachant la littérature dans son tablier »
 — mais l'histoire de ce qu'elle inspire

deux sœurs vaguement québécoises
une qui part, l'autre qui reste 

elles parlent de mort, 
le petit vertige
ce que signifie vivre

Émilie n'a pas touché le monde 
depuis longtemps

le jardin à peine

l'église jamais jamais 

elle regarde par la fenêtre
« les vraies personnes /  
est-ce que la lumière leur passe à travers?  »

elle est prise dans le temps
il faut lui rappeler 
que les navires 
ne coulent plus comme avant 

« je ne suis pas détraquée ma sœur
je suis éblouie
je vis dans le mystère du moment 
le mystère est un soleil 
chaque moment est une lumière 
qui me touche 
chaque moment est celui
d'un rythme immense
la respiration de l'univers
le battement de son cœur
qui est partout
qui arrive en même temps que moi
parfois j'ai peur que tout m'arrive
en même temps et je sois tout à coup 
volcan et rivière aigle et abeille
et que j'en tombe morte
et nul d'entre vous le saurait
j'aurais l'air bêtement morte
morte de mort ordinaire
et je serais morte d'amour
je laisserai des lettres
je laisserai des lettres au monde pour m'expliquer »

c'est elle
c'est ses confitures, c'est son amour
pour le mot maelström

mais ce n'est pas elle
il manque des tirets cadratins 
et des exclamations
pour que ce soit vraiment elle

— I am nobody! Who are you? Are you a nobody, too? —
j'ai toujours pensé que le mot em dash 
venait de Dickinson

pièce de théâtre écrite en vers
bon pour la mémoire des comédiens
tout le texte est un cœur tendre, coulant 
de confiture de par en par

de la mise en scène  — « peut-être beaucoup de plantes » 
« Uranie est rouge

Émilie a un débit lent et délibéré
Uranie est vive vigoureuse

quand Émilie bouge c'est un évènement

correspondances:
verts   blancs   rouges foncés  bleus nuit

Concerto pour flûte et harpe de Morzart

canard rôti
patates et carottes pilées
betteraves marinées
pain frais   beurre frais
confitures aux framboises
thé

serge   velours de laine   toile de lin    mousseline
flanalette
canelle  thym  sariette  basilic
brûlés sur un rond de poêle à bois » 

— jusqu'à la préface de Christian Vézina 
que j'aime lire dans une grande voix de micro
faite pour taire les placoteurs
tout juste avant le levé du rideau: 

« Imaginez qu'apparaît en plein bois ou dans votre ruelle une chapelle, modeste mais d'équerre, en bois de grange, intensément païenne, du givre ou l'ombre des feuillages pour uniques vitraux, une chapelle sans crucifié et qui sent la boulange, le sapinage, les framboises écrasées... Et comme un miracle n'arrive jamais seul, la porte est ouverte au moment où vous passez... » 

publiée dans les années quatre-vingt, 
Émilie s'achetait depuis quelques années
à cent piastres sur Ebay
merci aux éditions SOMME TOUTE
de la redécouvrir 
et la republier  

Philip Wilson Steer. The Muslin Dress. 1910. Williamson Art Gallery and Museum, Claughton, Birkenhead, Merseyside.

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