[Guest Post] L'histoire macabre d'Edith Holden

lundi 1 juin 2020


MOT DE L'ÉDITRICE

Histoire Macabre était une série d'articles rédigée par Mlle Aartus dans laquelle elle présentait des femmes de l'Histoire de l'Art aux destins tragiques. Le projet a abruptement connue sa propre fin funeste: à ce jour, seuls trois portraits de femmes ont été publiés. C'est avec grande gentillesse que la bloggueuse m'a permise de vous faire rédécouvrir le portrait de l'une d'elles: la naturaliste Edith Holden. Que cela vous inspire à fouiller ses archives pour plus (et à l'encourager à continuer!). — Emily


OCTOBRE. Ses feuilles qui volent, ses citrouilles qui s’amoncellent, l’approche d’Halloween, les chocolats chauds, les livres au coin du feu et le chat qui ronronne (on dirait une petite vieille qui parle). Bon, stéréotypes certes, mais il n’empêche : j’adore l’automne. C’est le moment parfait pour parler d’Edith Holden et de son histoire macabre (après celles de Kay Sage et Eléonore de Toléde). Qui, en France, connaît Edith Holden ? Pas beaucoup de monde je crois, si ce n’est peut-être les passionnés de dessins naturalistes et de toute cette imagerie de campagne anglaise si bien décrite par Jane Austen.

Edith Holden est née en 1871, à Birmingham, au sein d’une famille très pieuse, mais également ouverte à beaucoup de choses. Son deuxième prénom lui fut notamment donnée en l’honneur d’Elizabeth Blackwell, une physicienne pionnière dans la science. Son père tient une fabrique de peinture, un détail important, et sa mère a notamment écrit deux livres sur la religion. Mais en 1904, celle-ci meurt, et le père d’Edith se tourne vers le spiritualisme. Il veut à tout prix communiquer avec sa femme, et instaure des séances régulières à la maison. Edith et ses sœurs assistent à ses séances, et en ressortent sans doute profondément marquées. Il écrira même un livre sur ces propres expériences, édité sous le titre Messages from the Unseen, en 1913, une semaine seulement avant sa propre mort (ironie du sort…).

Pendant toute sa scolarité, Edith va se passionner pour les sciences naturelles, et se découvrira un don pour l’illustration, tout comme sa plus jeune soeur.  Elle devient rapidement une illustratrice très réputée, et son travail apparaît à intervalle régulier dans des revues. Elle illustrera notamment les 4 volumes de The Animal’s Friend, ainsi qu’un certain nombre de livres pour enfants. Ses peintures sont même exposées, notamment par la Royal Birmingham Society of Artists et la Royal Academy of Arts.


Ces expositions, si elles peuvent paraître prestigieuses (et elles le sont en réalité), ne sont pas forcément une bonne chose pour la condition féminine : nous sommes au début du XXe siècle, et la condition féminine anglaise est tout sauf un modèle de progression. Edith fait partie de la petite bourgeoisie croyante anglaise : on attend d’elle, en plus d’un mariage convenable, qu’elle réussisse dans le domaine des « arts d’intérieurs », c’est-à-dire la musique, la couture, la broderie, les bouquets de fleurs, composer un menu et savoir un peu de cuisine, tenir une maison, et accessoirement, peindre. Principalement des fleurs, des animaux et à la limite quelques portraits (plus, ce serait indécent). Or, il s’avère qu’Edith peint très bien la nature, et elle adore cela, réellement, la nature est sa passion. On peut donc sans crainte l’exposer, puisque cette passion, si elle est bien réelle, ne s’oppose nullement aux préceptes de la femme parfaite de l’époque. Une arme à double tranchant dont j’ai parlé plus en détail dans mon article sur le fait d’être une femme et une artiste en même temps.


« Ces expositions, si elles peuvent paraître prestigieuses, ne sont pas forcément une bonne chose pour la condition féminine. On peut sans crainte exposer Edith, puisque cette passion, si elle est bien réelle, ne s’oppose nullement aux préceptes de la femme parfaite de l’époque. »


Bref. La notoriété est là. Edith se marie en 1911. Mais elle choisit un homme qui est à la fois convenable et qui lui convient : Ernest Smith, un sculpteur. Il est notamment l’assistant de la Comtesse Feodora Gleichen, elle-même sculpteur et designer d’objets décoratifs (elle fera notamment la très belle statue de Florence Nightingale). Au sein du studio de Feodora, le couple se lie avec plusieurs autres artistes, notamment le sculpteur Sir George Frampton (mais si, c’est lui qui a fait la fameuse statue de Peter Pan).

Pendant les années qui suivent son mariage, elle continue à peindre et à illustrer, et rencontre toujours un grand succès anglais.

Mais la tragédie est proche.




Le lundi 15 mars 1920, Edith se plaint de maux de tête. Mais cela lui arrive souvent, et on n’y fait pas vraiment attention. Son mari part comme d’habitude pour son studio et elle annonce sa volonté de descendre à la rivière pour voir les équipages universitaires s’entraîner. Lorsque son mari rentre le soir pour dîner, il trouve la table mise, mais pas d’Edith. Il suppose alors qu’elle est encore chez des amis, et ne s’inquiète pas, il soupe, se couche.

Le lendemain matin, on retrouve le corps d’Edith flottant dans la rivière. Il y eut une enquête. Edith avait donc décidé d’aller voir les équipes s’entraîner et descendit à la rivière. Sur le chemin, son regard de naturaliste croise une branche de châtaigniers où pointaient des embryons de châtaignes, qu’elle adore. Mais la branche était hors de portée. Elle donc tenté d’utiliser son parapluie pour la casser. Mais même le parapluie était trop petit, et emportée par son élan, Edith est tombée dans rivière. Ne sachant pas nager, elle s’est noyée.

« Edith étant un pur produit de la société victorienne, je trouve étrange que sa mort soit également conforme aux idéaux romantiques et complétement anti-féministes de l’époque. »

Il est curieux de constater qu’Edith a connu le destin d’Ophélie : la figure de la morte noyée est récurrente pendant l’ère victorienne, qui adore ce type de mort et la dramatise d’un point de vue très romantique, avec les fleurs et tout et tout (les amoureux des préraphaélites auront en tête la fameuse Ophélie de Millais). Edith étant un pur produit de la société victorienne, même si elle meurt en 1920, je trouve étrange que sa mort soit également conforme aux idéaux romantiques et complétement anti-féministes de l’époque (la figure de la morte noyée est révélatrice de la peur engendrée par la femme au XIXe siècle, j’en parle dans mon article sur justement la figure d’Ophélie)


Edith reste une grande illustratrice naturaliste anglaise, qui a dépeint avec une formidable précision les espèces anglaises de l’époque, avec une touche de romantisme comme le produit si bien la société victorienne qui l’a vu grandir.
 
Son fameux journal champêtre est édité en Angleterre en 1977, en pleine révolution du Verseau. Avec la vogue d’alors du retour à la nature, il a un succès immédiat, sous le titre The Country Diary of an Edwardian Lady. Il a depuis été réédité plusieurs fois, et il existe une traduction française (c’est celle que vous voyez sur les photos, et que ma mère m’a trouvé aux détours des allées d’un vide-grenier).

Il existe deux biographies d’Edith Holden : The Edwardian Lady: The Story of Edith Holden, Ina Taylor (1980), et The Edwardian Afterlife Diary of Emma Holden, K Jackson-Barnes (2013) (qui traite plus spécifiquement de sa mère, mais cela peut être intéressant). Par contre, je ne sais pas s’ils sont traduits en français. Il existe aussi une série TV, The Country Diary of an Edwardian Lady, visiblement disponible en DVD, en import anglais.

Voilà, une petite histoire macabre d’une femme talentueuse morte à cause de sa passion…

Belle journée!  


Couverture: John Everett Millais. Ophélie (détail). 1851-52. Musée Tate, Londres.

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